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Avec qui les adolescents cachent-ils le plus leurs émotions ?

  • marianne.habib
  • il y a 3 heures
  • 7 min de lecture

Proximité aux autres et contexte social, en lien avec la régulation des émotions


Synthèse de l’article : Wylie, M. S., De France, K., & Hollenstein, T. (2023). Adolescents suppress emotional expression more with peers compared to parents and less when they feel close to others. International Journal of Behavioral Development, 47(1), 1-8. https://doi.org/10.1177/01650254221132777 


Synthèse rédigée par Alice LÉVÊQUE et Thourayat SAID MOHAMED, Master 2 Psychologie du Développement : Éducation, Troubles et Problématiques Actuelles, Université Paris 8.

Dissimuler ou partager, comment les ados gèrent leurs émotions au quotidien

L’adolescence serait caractérisée par des défis émotionnels fréquents et intenses (Gross et al., 1997 ; Zarrett & Eccles, 2006), à un moment où les relations avec les pairs prendraient de plus en plus d’importance (Brown & Larson, 2009). Il est donc essentiel pour les adolescents d’apprendre à réguler leurs émotions. A cet âge, la régulation émotionnelle s’observerait principalement par des niveaux de suppression expressive plus élevés que ceux observés chez les populations plus âgées (De France & Hollenstein, 2019 ; Zimmerman & Iwanski, 2014, 2018). Gross et al. (2006), décrit la suppression expressive comme une forme de régulation émotionnelle impliquant l’inhibition ou la dissimulation des expressions émotionnelles. Déployée de manière appropriée au contexte social, la suppression expressive pourrait être bénéfique pour le fonctionnement psychosocial (Greenaway et al., 2018 ; Kashdan & Rottenberg, 2010). En revanche, utilisée de façon excessive ou inappropriée au contexte, elle tendrait à être associée à davantage de difficultés à gérer ses émotions et ses relations (Aldao & Nolen-Hoeksema, 2012 ; John & Gross, 2004).

Toutefois, il n’est pas clair si les adolescents effectuent des distinctions importantes dans leur recours à la suppression expressive et, en particulier, s’ils tiennent compte du contexte social lorsqu’ils en font usage.

Que cherchaient exactement les auteurs ?

Cette étude visait à comprendre dans quelle mesure les adolescents adaptent la suppression de leurs émotions négatives au quotidien, en fonction du contexte social et du degré de proximité qu’ils entretiennent avec les personnes de leur entourage.

Quelles étaient leurs hypothèses ?

Tout d’abord, ils se sont intéressés aux différences individuelles :

➢     En fonction du contexte social :

Ils ont avancé que les adolescents ne réguleraient pas leurs émotions de la même manière selon les personnes avec qui ils sont. Ils utiliseraient moins la suppression expressive lorsqu’ils seraient seuls, plus en présence de leurs parents, encore davantage avec d’autres personnes, et encore plus souvent avec leurs pairs.

➢     En fonction du degré de proximité aux autres :

Ils ont supposé que les adolescents qui se sentiraient plus proches de leurs parents ou de leurs amis auraient, de manière générale, moins recours à la suppression expressive. Ils ont également supposé que le degré de proximité modulerait l’utilisation de cette stratégie selon la personne avec qui l’adolescent se trouverait lors du ressenti de l’émotion négative : concrètement, plus un adolescent se sentirait proche de ses parents, moins il cacherait ses émotions avec eux, et le même principe s’appliquerait avec les pairs.

➢     Enfin, ils se sont intéressés aux différences en fonction du genre :

Ils ont émis l’hypothèse que les filles et les garçons n'utiliseraient pas la suppression expressive au même degré, sans toutefois préciser ici un sens attendu.

Qui ? Où ?

Pour tester l’ensemble de ces hypothèses, les chercheurs ont recruté 179 adolescents âgés de 12 à 15 ans, via une base de données de participants universitaires gérée par des chercheurs du sud de l’Ontario, au Canada.

Comment ont-ils étudié la régulation des émotions en temps réel ?

Pour mener cette étude, les chercheurs ont choisi d’utiliser l’Experience-Sampling Method (ESM ; Larson & Csikszentmihalyi, 2014). L’ESM est une méthode de recherche au cours de laquelle les participants doivent noter leurs pensées, émotions ou comportements plusieurs fois par jour (dans leur vie quotidienne) au lieu de répondre à un seul questionnaire à la fin de la journée ou du mois. L’objectif est d’avoir des données plus réalistes, précises et proches de la réalité.

Durant deux semaines, les adolescents ont reçu 3 notifications par jour sur leur smartphone. Ils devaient alors indiquer quelle émotion négative ils avaient ressentie le plus récemment, s'ils avaient essayé de masquer cette émotion et avec qui ils se trouvaient à ce moment-là.

Les participants ont également rempli l’Inventory of Parent and Peer Attachment pour évaluer leur proximité avec leurs parents et leurs pairs (IPPA ; Armsden & Greenberg, 1987).

Alors, avec qui les adolescents cachent-ils le plus leurs émotions ?

Lorsqu' ils étaient seuls, les adolescents supprimaient moins leurs émotions que lorsqu'ils étaient en présence d’autres personnes. Cependant, l’environnement social n’influençait pas la suppression expressive de la même façon selon les personnes présentes. En effet, les adolescents avaient davantage tendance à dissimuler leurs émotions lorsqu’ils étaient avec leurs pairs plutôt qu’avec leurs parents.

La proximité permet-elle l'expression des émotions ?

Plus les adolescents se sentaient proches de leurs parents, moins ils utilisaient la suppression expressive de manière générale. En revanche, le degré de proximité avec les pairs n'a pas eu d’influence sur l’usage de la suppression expressive.

Qu’en est-il du genre ?

L’utilisation de la suppression expressive variait aussi selon le genre. Les garçons y avaient moins recours lorsqu’ils étaient seuls en comparaison à lorsqu’ils étaient avec d’autres personnes, tandis que les filles y avaient davantage recours en présence de leurs pairs en comparaison à lorsqu’elles étaient avec leurs parents. Par ailleurs, chez les garçons, la proximité avec les pairs influençait l’usage de la suppression expressive : lorsque les garçons se sentaient proches de leurs amis, leur recours à la suppression diminuait, ce qui n’était pas le cas chez les filles.

Ce que l'on peut retenir :

Les adolescents semblent adapter l'expression de leurs émotions au contexte social. Seuls, ils les exprimeraient plus librement, alors qu’en présence d’autres personnes, et particulièrement de leurs pairs, ils tendraient davantage à les dissimuler.

Les relations familiales joueraient également un rôle déterminant. Un climat familial sécurisant favoriserait une expression émotionnelle plus authentique. En revanche, la proximité avec les pairs ne semble globalement pas influencer la suppression expressive, sauf chez les garçons, dont l’usage diminuerait lorsqu’ils se sentent proches de leurs pairs. Les filles, quant à elles, auraient davantage recours à la suppression en présence de leurs pairs, un résultat qui pourrait être expliqué par une plus grande sensibilité au jugement social (Moran & Eckenrode, 1991).

Cette étude comporte cependant certaines limites : mesurer la suppression expressive avec une seule question binaire (suppression utilisée ou non) ne permet pas de saisir toutes les nuances, comme l’intensité de l’effort ou la motivation derrière cette suppression, ni d’évaluer si cette stratégie est adaptée ou inadaptée. Ces aspects, ainsi que d’autres stratégies de régulation émotionnelle, mériteraient d’être explorés dans de futures recherches.

Des pistes pour mieux comprendre nos adolescents

Pour conclure, cette étude constitue une première étape vers une compréhension plus fine des influences sociales sur les expressions émotionnelles des adolescents. Cacher une émotion ne serait pas nécessairement un signe de mauvaise adaptation, mais souvent une manière de s’ajuster aux attentes sociales. Ces résultats mettent en évidence l’importance de favoriser des relations de confiance, à l’école comme en famille, pour soutenir la santé émotionnelle des adolescents et encourager une expression émotionnelle plus libre.

RÉFÉRENCES

Aldao, A., & Nolen-Hoeksema, S. (2012). The influence of context on the implementation of adaptive emotion regulation strategies. Behaviour Research and Therapy, 50, 493–501. https://doi.org/10.1016/j.brat.2012.04.004 

Armsden, G.C., Greenberg, M.T. The inventory of parent and peer attachment: Individual differences and their relationship to psychological well-being in adolescence. J Youth Adolescence 16, 427–454 (1987). https://doi.org/10.1007/BF02202939

Brown, B. B., & Larson, J. (2009). Peer relationships in adolescence. In R. M. Lerner & L. Steinberg (Eds.), Handbook of adolescent psychology: Contextual influences on adolescent development (pp. 74–103). John Wiley. https://doi.org/10.1002/9780470479193.adlpsy002004 

De France, K., & Hollenstein, T. (2019). Emotion regulation and relations to well-being across the lifespan. Developmental psychology, 55(8), 1768. https://doi.org/10.1037/dev0000744  

Greenaway, K. H., Kalokerinos, E. K., & Williams, L. A. (2018). Context is everything (in emotion research). Social and Personality Psychology Compass, 12(6), e12393. https://doi.org/10.1111/spc3.12393 

Gross, J. J., Carstensen, L. L., Pasupathi, M., Tsai, J., Götestam Skorpen, C., & Hsu, A. Y. (1997). Emotion and aging : Experience, expression, and control. Psychology and Aging, 12(4), 590. https://doi.org/10.1037/0882-7974.12.4.590 

Gross, J. J., Richards, J. M., & John, O. P. (2006). Emotion Regulation in Everyday Life. In D. K. Snyder, J. Simpson, & J. N. Hughes (Eds.), Emotion regulation in couples and families: Pathways to dysfunction and health. American Psychological Association. https://doi.org/10.1037/11468-001 

John, O. P., & Gross, J. J. (2004). Healthy and unhealthy emotion regulation: Personality processes, individual differences, and life span development. Journal of Personality, 72(6), 1301–1333. https://doi.org/10.1111/j.1467-6494.2004.00298.x 

Kashdan, T. B., & Rottenberg, J. (2010). Psychological flexibility as a fundamental aspect of health. Clinical Psychology Review, 30, 865–878. https://doi.org/10.1016/j.cpr.2010.03.001 

Larson, R., & Csikszentmihalyi, M. (2014). The experience sampling method. In Flow and the foundations of positive psychology: The collected works of Mihaly Csikszentmihalyi (pp. 21-34). Dordrecht: Springer Netherlands. https://doi.org/10.1007/978-94-017-9088-8_2 

Moran, P. B., & Eckenrode, J. (1991). Gender differences in the costs and benefits of peer relationships during adolescence. Journal of Adolescent Research, 6(4), 396–409. https://doi.org/10.1177/074355489164002 

Wylie, M. S., De France, K., & Hollenstein, T. (2023). Adolescents suppress emotional expression more with peers compared to parents and less when they feel close to others. International Journal of Behavioral Development, 47(1), 1–8. https://doi.org/10.1177/01650254221132777

Zarrett, N., & Eccles, J. (2006). The passage to adulthood: Challenges of late adolescence. New Directions for Youth Development, 2006(111), 13–28. https://doi.org/10.1002/yd.179 

Zimmermann, P., & Iwanski, A. (2014). Emotion regulation from early adolescence to emerging adulthood and middle adulthood: Age differences, gender differences, and emotion-specific developmental variations. International journal of behavioral development, 38(2), 182-194. https://doi.org/10.1177/0165025413515405 

Zimmermann, P., & Iwanski, A. (2018). Development and timing of developmental changes in emotional reactivity and emotion regulation during adolescence. In Emotion regulation (pp. 117-139). Routledge. https://doi.org/10.4324/9781351001328-6 

Illustration : Freepik

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