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Quand les adolescents se mettent en danger : mieux comprendre pour mieux aider

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  • il y a 2 jours
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Synthèse de l’article : Singh, P. (2023). Emotion regulation difficulties, perceived parenting and personality as predictors of health-risk behaviours among adolescents. Current Psychology, 42(15), 12896‑12911. https://doi.org/10.1007/s12144-021-02536-3



Synthèse rédigée par Maëlle Simon et Andréa Martins Ferreira, Master 2 de Psychologie du Développement : éducation, troubles et problématiques actuelles, Université Paris 8.

En 2019, plus de 1,5 million de décès de jeunes âgés de 10 à 24 ans ont été signalés dans le monde ; la plupart d'entre eux étaient principalement dus à des causes évitables ou traitables, notamment du fait de comportements à risque pour la santé (Organisation Mondiale de la Santé [OMS], 2021). Qu’est qui pousse les adolescents à ces prises de risque ? C’est la question à laquelle nous souhaitons répondre dans cet article à l’aide d’une étude scientifique.

Mais d’abord, de quoi parle-t-on lorsque l’on parle de “Comportements à Risque pour la Santé” (CRS), et qu’est-ce qui pousse les adolescents à les adopter ? Steptoe (2007) définit les CRS comme tout comportement qui augmente le risque de maladie ou de blessure, que la personne soit ou non consciente de ce risque. Parmi ces comportements, on peut compter les comportements de dépendance, les comportements externalisés tels que la violence ou l'automutilation, les rapports sexuels à risque, la sédentarité ou encore une alimentation déséquilibrée (Underwood et al., 2020). Si l’on connaît leurs risques et leur prévalence, il est cependant plus difficile d’identifier et d’en comprendre les causes. 

Environnement ou personnalité ?

Afin de mieux prendre en charge les CRS, il faut mieux les comprendre, et ce de façon multidimensionnelle. Certaines approches, comme la “Problem Behaviour Theory” de Donovan et collaborateurs (1993), soutiennent que tout comportement à risque serait le résultat d’un déséquilibre entre des facteurs liés à la personnalité, à l'environnement psychosocial, et aux domaines comportementaux et émotionnels.

Dans un premier temps, des difficultés de régulation émotionnelle amplifieraient les CRS (Zafar et al., 2021). Ainsi, lorsque les individus ressentent des émotions négatives intenses et la détresse qui en résulte, ils agiraient de manière impulsive pour tenter de réduire cette détresse, privilégiant des activités apaisantes à court terme, mais présentant un risque pour la santé (p.ex., conduite dangereuse ou une mauvaise alimentation) (Berking et al., 2008). Deux traits de personnalité semblent également favoriser les CRS ; le premier est un haut niveau de névrosisme — la tendance à ressentir des émotions dites « désagréables » — et le second est un faible niveau de conscience, définie comme l’autodiscipline et de sens de l’organisation (Vollrath & Torgersen, 2002).

Dans un second temps, les pratiques parentales telles que le niveau d’implication et de contrôle, ou encore le type de communication influenceraient les CRS (Alloy et al., 2006; Pengpid & Peltzer, 2020; Wang, 2014). Les résultats quant aux pratiques parentales restent toutefois inconsistants selon les études. De plus, peu d’études se sont intéressées au lien entre la perception qu’ont les adolescents de ces pratiques et les CRS moins sévères, mais plus fréquents, tels que la sédentarité ou l’adhérence aux traitements médicamenteux. Ces études restent limitées puisqu’elles évaluent généralement des adultes issus de pays occidentaux.

Vers une science plus inclusive

Cette récente étude de Singh et al. (2023) reprend donc les facteurs énoncés par la “Problem behaviour theory”, en l’élargissant à une population adolescente indienne. Du fait de la prédominance d’études occidentales, il existerait un manque de littérature scientifique sur le rôle de la culture à cette période charnière qu’est l’adolescence, marquée par d’importants changements biologiques, cognitifs et sociaux. Pourtant, elle est elle-même influencée par le contexte culturel ; cette période de transition est perçue différemment selon les pays, chacun ayant des attentes variées envers ses adolescents (Gibbons & Poelker, 2019; UNICEF, 2011). De même pour les comportements et émotions, dont l’expression et l’acceptation diffèrent selon les cultures. Comprendre le contexte culturel est donc essentiel à la prise en charge des CRS (Kaplan, 2014; Higgins, 2014). Étudier une population indienne est alors un premier pas pour une science plus inclusive.

Partant de cette théorie, les hypothèses des chercheurs sont les suivantes : des difficultés de régulation émotionnelle, des pratiques parentales perçues comme étant négatives, un névrosisme élevé et une conscience faible prédiraient une augmentation des CRS. 

Comment ont-ils procédé ? 

Afin de tester ces hypothèses, 723 adolescents, dont 440 garçons et 283 filles, âgés de 14 à 18 ans ont répondu aux questionnaires suivants :

  • Le premier, appelé The Youth Risk Behaviour Survey Questionnaire (YRBSQ ; Centre for Disease Control & Prevention, 2019), a été utilisé pour obtenir un score quant aux conduites automobiles à risque, à l’automutilation, à la violence, aux difficultés d’adhérence au traitement médicamenteux, à l’alimentation déséquilibrée et à la sédentarité.

  • Le Difficulties in Emotion Regulation Questionnaire (DERS ; Gratz & Roemer, 2004) permet de détecter des difficultés de régulation émotionnelle, comme les capacités à identifier et à accepter leurs émotions.

  • La perception de l’éducation parentale a été évaluée via The Alabama Questionnaire (APQ ; Frick, 1991) afin de déterminer si l’adolescent se sent soutenu par ses parents, ou encore la présence d’éventuelles punitions corporelles.

  • Enfin, les traits de caractères ont été évalués avec le NEO five-factor inventory (NEO-FFI ; Costa & McCrae, 1992), qui donne notamment un score de névrosisme et de conscience. 

Personnalité… ET environnement !

Leurs hypothèses ont finalement été validées, et semblent confirmer la “Problem behaviour theory”. Les adolescents qui ont déclaré avoir plus de difficultés à réguler leurs émotions, des pratiques parentales plus dysfonctionnelles ou négatives, un niveau élevé de névrosisme et un faible niveau de conscience ont montré de plus haut taux de CRS. Parmi ces facteurs, les difficultés de régulation émotionnelles sont apparues comme étant les plus impactantes.

Que peut-on retenir ?

Ces résultats montrent l’importance d’envisager les CRS comme le fruit d’une relation complexe entre la personnalité et l’environnement. Ils confirment également la nécessité d’une prise en charge complète, dans le but de proposer une aide efficace et soutenir les adolescents. Nous savons l’importance d’une approche systémique, en incluant activement la famille, ou du moins en prenant en compte les fonctionnements et liens familiaux singuliers de chaque adolescent. Enseigner à ces jeunes à identifier, comprendre et réguler leurs émotions pourrait leur permettre de s’engager dans des comportements plus sûrs et meilleurs pour leur santé. Il sera ensuite possible de comparer ces résultats à d’autres pays afin de personnaliser les prises en charge à travers différentes cultures.

Une approche multidimensionnelle et transculturelle est alors indispensable afin de protéger et d’accompagner aux mieux les adolescents - et leurs familles - au cours de cette période pleine de changements


RÉFÉRENCES

Alloy, L. B., Abramson, L. Y., Smith, J. M., Gibb, B. E., & Neeren, A. M. (2006). Role of Parenting and Maltreatment Histories in Unipolar and Bipolar Mood Disorders : Mediation by Cognitive Vulnerability to Depression. Clinical Child And Family Psychology Review, 9(1), 23‑64. https://doi.org/10.1007/s10567-006-0002-4

Centre for Disease Control and Prevention. (2019). YOUTH RISK BEHAVIOR SURVEY DATA : SUMMARY & TRENDS REPORT 2007– 2017. CDC. https://www.cdc.gov/healthyyouth/data/yrbs/pdf/trendsreport.pdf

Costa, P. T., & McCrae, R. R. (1992). NEO inventories for the NEO Personality Inventory-3 (NEO-PI-3), NEO Five-Factor Inventory-3 (NEO-FFI-3), NEO Personality Inventory-Revised (NEO PI-R) : professional manual. https://ci.nii.ac.jp/ncid/BB09340767

Donovan, J. E., Jessor, R., & Costa, F. M. (1993). Structure of Health-enhancing Behavior in Adolescence : A Latent-Variable Approach. Journal Of Health And Social Behavior, 34(4), 346. https://doi.org/10.2307/2137372

Frick, P. J. (1991). Alabama Parenting questionnaire [Base de données]. Dans PsycTESTS Dataset. https://doi.org/10.1037/t58031-000

Gibbons, J. L., & Poelker, K. E. (2019). Adolescent Development in a Cross‐Cultural Perspective. Cross-cultural Psychology : Contemporary Themes And Perspectives, 190‑215. https://doi.org/10.1002/9781119519348.ch9

Gratz, K. L., & Roemer, L. (2008). Multidimensional Assessment of Emotion Regulation and Dysregulation : Development, Factor Structure, and Initial Validation of the Difficulties in Emotion Regulation Scale. Journal Of Psychopathology And Behavioral Assessment, 30(4), 315. https://doi.org/10.1007/s10862-008-9102-4

Higgins, S. T. (2014). Behavior change, health, and health disparities : An introduction. Preventive Medicine, 68, 1‑4. https://doi.org/10.1016/j.ypmed.2014.10.007

Kaplan, R. M. (2014). Behavior change and reducing health disparities. Preventive Medicine, 68, 5‑10. https://doi.org/10.1016/j.ypmed.2014.04.014

Organisation Mondiale de la Santé [OMS]. (2021, 18 janvier). Adolescent and young adult health. https://www.who.int/news-room/fact-sheets/detail/adolescents-health-risks-and-solutions?

Pengpid, S., & Peltzer, K. (2019). High psychological distress among school-going adolescents in Afghanistan : prevalence and correlates from a national survey. Vulnerable Children And Youth Studies, 15(1), 40‑47. https://doi.org/10.1080/17450128.2019.1679937

Singh, P. (2023). Emotion regulation difficulties, perceived parenting and personality as predictors of health-risk behaviours among adolescents. Current Psychology, 42(15), 12896‑12911. https://doi.org/10.1007/s12144-021-02536-3

Steptoe, A. (2007). Health Behavior and Stress. Dans Elsevier eBooks (p. 262‑266). https://doi.org/10.1016/b978-012373947-6.00186-0

Underwood, J. M., Brener, N., Thornton, J., Harris, W. A., Bryan, L. N., Shanklin, S. L., Deputy, N., Roberts, A. M., Queen, B., Chyen, D., Whittle, L., Lim, C., Yamakawa, Y., Leon-Nguyen, M., Kilmer, G., Smith-Grant, J., Demissie, Z., Jones, S. E., Clayton, H., & Dittus, P. (2020). Overview and Methods for the Youth Risk Behavior Surveillance System — United States, 2019. MMWR Supplements, 69(1), 1‑10. https://doi.org/10.15585/mmwr.su6901a1

UNICEF. (2011). The State of the World’s Children 2011 : Adolescence - An age of opportunity. https://data.unicef.org/resources/the-state-of-the-worlds-children-2011-adolescents-an-age-of-opportunity/

Vollrath, M., & Torgersen, S. (2002). Who takes health risks ? A probe into eight personality types. Personality And Individual Differences, 32(7), 1185‑1197. https://doi.org/10.1016/s0191-8869(01)00080-0

Wang, H. (2014). The Relationship Between Parenting Styles and Academic and Behavioral Adjustment Among Urban Chinese Adolescents. Chinese Sociological Review, 46(4), 19‑40. https://doi.org/10.2753/csa2162-0555460402

Zafar, H., Debowska, A., & Boduszek, D. (2020). Emotion regulation difficulties and psychopathology among Pakistani adolescents. Clinical Child Psychology And Psychiatry, 26(1), 121‑139. https://doi.org/10.1177/1359104520969765


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