L’importance des liens sociaux dans la prévention du risque suicidaire chez les adolescents
- marianne.habib
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Quand l’entourage devient un facteur de protection

Synthèse de l’article : Arango, A., Brent, D., Grupp‐Phelan, J., Barney, B. J., Spirito, A., Mroczkowski, M. M., Shenoi, R., Mahabee‐Gittens, M., Casper, T. C., & King, C. (2023). Social connectedness and adolescent suicide risk. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 65(6), 785–797. https://doi.org/10.1111/jcpp.13908
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Synthèse rédigée par Morgane DA SILVA et Katy RAMOS SONO, Master 2 de Psychologie du Développement : éducation, troubles et problématiques actuelles, Université Paris 8.
Chaque année, des milliers d’adolescents sont confrontés à des pensées suicidaires, qui résultent d’un mal-être profond. Les pensées suicidaires consistent en l’intention de mettre fin à ses jours et représentent un facteur prédictif fort des tentatives de suicide (Im et al., 2017). Selon la HAS (2021), les pensées suicidaires peuvent être passives, c’est-à-dire vouloir être mort sans penser à se suicider, ou actives, l’individu pensant à se suicider. Étant la deuxième cause de décès chez les adolescents en France, le suicide demeure un enjeu majeur de santé publique (Ministère des Solidarité et de la Santé, 2025). Face à ce fait de société de plus en plus prégnant, la prévention du suicide chez les adolescents apparait comme une priorité. Ce passage à l’acte, loin d’être anodin, bouleverse non seulement l’adolescent mais aussi son entourage, pouvant engendrer des souffrances et des traumatismes chez les proches de la victime (Cerel et al., 2019).
L’étude d’Arango et al. (2023) vise à mettre en lumière une variable jusqu’alors très peu explorée : les liens sociaux ou les relations interpersonnelles chez les adolescents, en tant que facteurs protecteurs et modérateurs du risque suicidaire. Plus précisément, les auteurs s’intéressent aux relations entre le lien social et les tentatives de suicide sur une période de six mois. Ils visent également à examiner le lien social global, et les interactions entre les trois domaines distincts, à savoir la famille, les pairs et l’école pour mieux comprendre dans quels contextes ce lien peut agir comme facteur de protection.
Adolescence et suicide : comprendre les risques
L’adolescence est définie comme la période de transition entre l’enfance et l’âge adulte. Elle est marquée par des changements physiques, notamment sur le plan corporel et cérébral mais également cognitifs, émotionnels et sociaux (Galvan et al., 2012). Le risque suicidaire est particulièrement élevé durant cette période, car l’adolescence est marquée par des changements cérébraux importants, qui s’accompagnent de transformations dans la régulation des émotions et des impulsions, ainsi que dans la compréhension de soi et des interactions sociales, ce qui en fait une période critique du développement pour l’émergence de facteurs de risque suicidaire (Lewis et al., 2025). Les facteurs de risque suicidaires chez les adolescents incluent les idées suicidaires, les comportements d’automutilation, les psychopathologies, les traumatismes vécus durant l’enfance, ainsi que les difficultés interpersonnelles, telles que la victimisation et le manque de liens sociaux. (Nock et al., 2013 ; Andreas & Brunborg., 2017 ; Zatti et al., 2017).
Y a-t-il une relation entre les liens sociaux et les tentatives de suicide ?
Peu d’études ont examiné la relation entre des liens sociaux et les tentatives de suicide chez les adolescents. Pourtant, selon la théorie sociale du suicide de Durkheim (1897), l’absence de lien social est un facteur de risque accru de suicide. Arango et al. (2023) ont émis l’hypothèse que les liens sociaux globaux, ainsi que chaque domaine spécifique (famille, pairs et école) de ces liens, seraient associés à une moindre probabilité de tentatives de suicide. Ils ont également postulé que les liens sociaux atténueraient le risque potentiel de tentatives de suicide pour les sous-groupes à haut risque, c’est-à-dire ceux ayant récemment eu des idées suicidaires et/ou des antécédents de tentative de suicide, ou ayant subi une victimisation par les pairs.
Le soutien social comme facteur protecteur contre le risque suicidaire
Afin d’étudier la relation entre le lien social et le risque de tentative de suicide chez les adolescents âgés de 12 à 17 ans, Arango et al. (2023) ont recruté aléatoirement 2 897 participants anglophones dans 14 services d’urgence, excluant ceux présentant un déficit cognitif sévère, une instabilité médicale ou placés sous la tutelle de l'État. Les adolescents ont été évalués au début de l’étude, puis suivis à trois et six mois après le début de l’étude.
Les idées suicidaires ont été évaluées avec une question tirée de l’Ask Suicide Screening (ASQ ; Horowitz et al., 2012) (p.ex., “Au cours de la semaine dernière, avez-vous eu des pensées suicidaires ?”). La gravité de ces idées suicidaires a été mesurée par l’échelle d’évaluation de Columbia Suicide Severity Rating Scale (C-SSRS ; Posner et al., 2011). Les antécédents de tentatives de suicide ont été explorés à l’aide de questions adaptées du C-SSRS (p.ex., “Avez-vous déjà fait une tentative de suicide au cours de votre vie ?) en plus de la question de l'ASQ (p.ex., “Avez-vous déjà essayé de vous suicider ?”).
Le lien familial a été évalué avec deux questions issues de l’échelle Parent-Family Connectedness portant sur la compréhension et l’attention familiale (p.ex., “Dans quelle mesure votre famille vous accorde-t-elle de l’attention ?) (Resnick et al., 1997). Le lien avec les pairs, axé sur la confiance et le temps passé entre amis, a été mesuré par deux items adaptés de l’échelle Hemingway’s Adolescent Connectedness (p.ex., “Passer du temps avec mes amis occupe une grande partie de ma vie”) (Karcher & Sass, 2010). Le lien avec l’école a été évalué par deux questions tirées de l’échelle de sentiment d’appartenance à l’école (p.ex., “Vous vous sentez proche des gens de votre école”) (Resnick et al., 1997).
Enfin, la victimisation par les pairs a été étudiée à l’aide de deux items du questionnaire Peer Victimization and Perpetration évaluant le fait d’être victime et auteur de harcèlement (Klomek et al., 2007 ; Nansel et al., 2001).
Révélations sur le rôle du lien social dans le risque suicidaire
Les résultats montrent un effet protecteur global du lien social, notamment dans le cadre scolaire, où il diminue le risque de tentative de suicide sur une période de six mois. Cependant, cet effet s’atténue chez les adolescents à très haut risque, tels que ceux ayant récemment eu des idées suicidaires et/ou antécédents de tentative de suicide ou une victimisation par les pairs, pour lesquels on n’observe pas d’effet protecteur significatif du lien social.
De plus, concernant le lien familial, les résultats indiquent un effet protecteur chez les adolescents qui n’ont pas récemment eu d’idées suicidaires ou d’antécédents de tentatives de suicide.
Enfin, le lien social avec les pairs a un effet protecteur uniquement pour ceux n’ayant pas été victimes de harcèlement par leurs pairs, mais pas chez ceux ayant des antécédents de victimisation.
Ce qu’il faut retenir
En résumé, plus le sentiment d’appartenance, particulièrement à l’école, est élevé, plus la probabilité qu’un adolescent tente de se suicider dans les six mois suivants était faible. Ce facteur de protection est commun à la majorité des adolescents et souligne que mieux un adolescent est intégré socialement, moins il est exposé au risque d’un passage à l’acte suicidaire. Cependant, pour les adolescents à haut risque, cet effet protecteur est insuffisant, ce qui nécessite des interventions spécifiques et ciblées pour ces profils. Une limite de cette étude à souligner est que les questionnaires utilisés étaient auto-rapportés, il peut donc y avoir un biais de désirabilité social possible.
Traverser, comprendre, prévenir : le 3114, un soutien pour tous
Que vous soyez en souffrance, inquiet pour quelqu’un, impacté par un suicide et/ou un professionnel, le 3114, numéro national de prévention du suicide est gratuit et accessible 24h/24 et 7j/7 partout en France. Sa plateforme en ligne “3114 - Souffrance prévention du suicide” propose également de nombreuses ressources pour comprendre, accompagner et agir face au risque suicidaire, afin de prévenir au mieux chaque situation (https://3114.fr).
RÉFÉRENCES
Andreas, J. B., & Brunborg, G. S. (2017). Depressive Symptomatology among Norwegian Adolescent Boys and Girls: The Patient Health Questionnaire-9 (PHQ-9) Psychometric Properties and Correlates. Frontiers in Psychology, 8, 887. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2017.00887
Arango, A., Brent, D., Grupp‐Phelan, J., Barney, B. J., Spirito, A., Mroczkowski, M. M., Shenoi, R., Mahabee‐Gittens, M., Casper, T. C., & King, C. (2023). Social connectedness and adolescent suicide risk. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 65(6), 785–797. https://doi.org/10.1111/jcpp.13908
Cerel, J., Brown, M. M., Maple, M., Singleton, M., Van de Venne, J., Moore, M., & Flaherty, C. (2018). How Many People Are Exposed to Suicide ? Not Six. Suicide And Life-Threatening Behavior, 49(2), 529‑534. https://doi.org/10.1111/sltb.12450
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Galvan, A., Van Leijenhorst, L., & McGlennen, K. M. (2012). Considerations for imaging the adolescent brain. Developmental Cognitive Neuroscience, 2(3), 293–302. https://doi.org/10.1016/j.dcn.2012.02.002
Haute Autorité de Santé. (2021). Idées et conduites suicidaires chez l’enfant et l’adolescent : Prévention, repérage, évaluation, prise en charge.
Horowitz, L. M., Bridge, J. A., Teach, S. J., Ballard, E., Klima, J., Rosenstein, D. L., Wharff, E. A., Ginnis, K., Cannon, E., Joshi, P., & Pao, M. (2012). Ask Suicide-Screening Questions (ASQ). Archives of Pediatrics and Adolescent Medicine, 166(12), 1170. https://doi.org/10.1001/archpediatrics.2012.1276
Im, Y., Oh, W., & Suk, M. (2017). Risk Factors for Suicide Ideation Among Adolescents : Five-Year National Data Analysis. Archives Of Psychiatric Nursing, 31(3), 282‑286. https://doi.org/10.1016/j.apnu.2017.01.001
Karcher, M. J., & Sass, D. (2010). A multicultural assessment of adolescent connectedness: Testing measurement invariance across gender and ethnicity. Journal of Counseling Psychology, 57(3), 274–289. https://doi.org/10.1037/a0019357
Klomek, A. B., Marrocco, F., Kleinman, M., Schonfeld, I. S., & Gould, M. S. (2007). Bullying, depression, and suicidality in adolescents. Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, 46(1), 40–49. https://doi.org/10.1097/01.chi.0000242237.84925.18
Lewis, C. P., Klimes-Dougan, B., Croarkin, P. E., & Cullen, K. R. (2025). Understanding the emergence of suicidal thoughts and behaviors in adolescence from a brain and behavioral developmental perspective. Neuropsychopharmacology, 51(1), 259‑272. https://doi.org/10.1038/s41386-025-02168-2
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Nansel, T. R., Overpeck, M., Pilla, R. S., Ruan, W. J., Simons-Morton, B., & Scheidt, P. (2001). Bullying behaviors among US youth. JAMA, 285(16), 2094. https://doi.org/10.1001/jama.285.16.2094
Nock, M. K., Green, J. G., Hwang, I., McLaughlin, K. A., Sampson, N. A., Zaslavsky, A. M., & Kessler, R. C. (2013). Prevalence, correlates, and treatment of lifetime suicidal behavior among adolescents. JAMA Psychiatry, 70(3), 300. https://doi.org/10.1001/2013.jamapsychiatry.55
Posner, K., Brown, G. K., Stanley, B., Brent, D. A., Yershova, K. V., Oquendo, M. A., Currier, G. W., Melvin, G. A., Greenhill, L., Shen, S., & Mann, J. J. (2011). The Columbia–Suicide Severity Rating Scale: Initial validity and internal Consistency findings from three multisite studies with adolescents and adults. American Journal of Psychiatry, 168(12), 1266–1277. https://doi.org/10.1176/appi.ajp.2011.10111704
Resnick, M. D., Bearman, P. S., Blum, R. W., Bauman, K. E., Harris, K. M., Jones, J., Tabor, J., Beuhring, T., Sieving, R. E., Shew, M., Ireland, M., Bearinger, L. H., & Udry, J. R. (1997). Protecting adolescents from harm. Findings from the National Longitudinal Study on Adolescent Health. JAMA, 278(10), 823–832. https://doi.org/10.1001/jama.278.10.823
Zatti, C., Rosa, V., Barros, A., Valdivia, L., Calegaro, V. C., Freitas, L. H., Ceresér, K. M. M., Da Rocha, N. S., Bastos, A. G., & Schuch, F. B. (2017). Childhood trauma and suicide attempt: A meta-analysis of longitudinal studies from the last decade. Psychiatry Research, 256, 353–358. https://doi.org/10.1016/j.psychres.2017.06.082
SITOGRAPHIE
Plateforme en ligne “3114 - Souffrance Prévention Du Suicide”. https://3114.fr
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